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  L'Excisée by Evelyne Accad
annotated by Alexis Lemon

Lentement le bateau s’éloigne du port. Une brise humide souffle. Elle reste accoudée au bastingage, regardant les montagnes du Liban illuminées dans le lointain. Quel beau pays ravagé par la guerre. Quel nom donner à cette haine? Quel visage accepter dans ce carnage? Quels corps reconnaître dans ces cadavres? Comment l’hospitalité et la générosité naturelles de ses habitants ont-elles pu donner naissance à de tels monstres?

La nuit est électrique et les vagues semblent refléter une huile d’or. Le bruit du passage du bateau dans les vagues éveille en elle le sentiment d’une vitalité qu’elle pensait avoir perdue. Peut-être que la paix reviendra après tout. Peut-être que les feux de la montagne se transformeront en flambeaux. Peut-être que les canons deviendront des fleurs et des oiseaux. Et peut-être que les vignes et les oliviers déverseront leur vin et leur huile sur des habitants prêts à pardonner, à oublier, à se réconcilier.

Elle pense à la fin de l’été où avec lui, elle regardera cette même mer, ce même rivage, ces mêmes montagnes, unie avec lui, allant vers un même but, penchée vers l’infini de sa plénitude. Y aura-t-il plus de paix et d’espoir alors profilés dans ces montagnes qui ne font que se réarmer? Quelqu’un ou quelque chose auront-ils réussi à trouer les masques d’horreur et de rancunes qui cachent les vrais visages des habitants de son pays? de nouveau, elle est saisie par le sentiment qu’elle doit commencer par elle, qu’elle doit essayer de faire un trajet au fond d’elle-même pour essayer de se comprendre, afin que cela l’aide à comprendre les autres, pour arriver à une solution. C’est douloureux mais essentiel de faire revivre son passé, de faire revivre un passé et d’apprendre par ce passé pour aller de l’avant vers la lumière.

Elle aime les voyages en bateau. Cela lui donne l’illusion de liberté. Le bateau fendant l’eau. Ses cheveux au vent. Et tous les gens avec lesquels elle peut parler et engager des conversations sur leurs vies qui ressemblent si peu à la sienne. C’est drôle comme tous semblent parler des mêmes choses: dernier film, dernière mode, dernier disque, dernière chanson... Où est la guerre qui a ravagé leur vie jusqu’à leur entrée dans ce bateau? Ils semblent l’avoir oubliée, ou peut-être ne l’ont- ils jamais vécue. Bien cachés dans leurs villas lambrissées et protégés souvent sur les hauteurs d’une montagne inaccessible aux combattants, ils ont regardé le carnage de loin, allant oublier leurs remords dans quelque boîte ou cinéma du coin.

A Alexandrie de nouveaux passagers montent. Elle remarque une jeune égyptienne au regard expressif et triste et aux gestes nerveux qui fume cigarette sur cigarette. Tout de suite elle a été attirée par son allure d’indépendance, ses manières de femme libre, mélangée à ce regard sérieux, calme et doux, combinaison que l’on retrouve rarement chez les femmes arabes.

La jeune femme semble avoir peur. Souvent elle regarde derrière elle furtivement, avec appréhension, comme si elle était poursuivie. Elle ressemble à un oiseau traqué qui essaie de voler. Elle se glisse derrière les barques de sauvetage, se cachant dans les coins retirés du bateau, et perdant son regard sur la mer dans une contemplation qui semble douloureuse. Comment l’aborder? Comment engager une conversation avec elle?

Un jour l’étrangère qui l’a aussi remarquée lui offre une cigarette. Mais E. n’ose pas la fumer. Si Père et Mère la voyaient. Elle la tient entre ses doigts pendant un long moment. C’est une clé de passage. C’est tout un monde presque à sa portée. Le jardin défendu aux fruits tentants et juteux, à la pulpe onctueuse et acide. C’est l’entrée dans le monde qui la fera palpiter, qui lui ouvrira le chemin des connaissances et du savoir, où elle s’élancera à perdre haleine, essayant de rattraper le temps perdu, essayant de trouver le pourquoi de l’émoi qu’elle n’arrive pas à maîtriser.

Elle se décide à l’allumer. Sa première cigarette. Elle aspire le goût âcre et salé qui lui donne une impression d’euphorie qu’elle cherchera souvent à retrouver par la suite. Le bateau fendant l’eau, les cheveux au vent, la première cigarette, le vent marin, combinaison de liberté et d’exaltation qui la rapproche de l’étrangère.

Celle-ci lui pose des questions: d’où vient-elle? Où va-t-elle? Pourquoi est-elle si nerveuse quand elle fume? Est-elle surveillée? Et tout en parlant, elle regarde derrière elle comme si elle-même était surveillée, et elle a un tic nerveux qui lui plisse les yeux et qui donne à son regard une intensité de fièvre, et elle perd son regard sur la mer comme pour le reposer dans l’infini.

E. ne sait pas pourquoi mais elle s’ouvre à l’étrangère. Elle lui parle de sa vie et de ses projets. Elle lui raconte la guerre, l’acier et la mort. Elle lui parle des camps de la faim et de la misère. Elle lui décrit la ville cousue de haines et de vengeances. Elle lui parle de sa famille et de leurs croyances, de leur foi dans un salut transcendant, et de la tente d’évangélisation où tous les soirs une foule se presse pour oublier ses problèmes. Elle lui fait part de ses doutes, de ses craintes, de sa découverte de l’amour. Elle lui parle de P., de leurs projets, de ce pays du désert où ils s’achemineront à la fin de l’été pour réaliser un rêve d’amour, de paix et d’espérance.

Mais l’étrangère s’est mise à pleurer, d’abord doucement, puis avec toujours plus de force. Maintenant son corps est secoué de frissons et elle hoquette. E. essaie en vain de la calmer. elle lui lisse les cheveux avec tendresse. Elle lui pose des questions. Qu’a-t-elle dit de si effrayant, de si angoissant? Est-ce sa description de la guerre et des camps qui la bouleverse à ce point?

L’étrangère tourne vers elle son visage, un regard traqué, mouillé de larmes amères. E. est prise de peur et d’impuissance devant cette détresse qui vient d’éclater, devant cette plaie qui vient de s’ouvrir, devant ce déferlement d’amertume, devant ce mal envahissant qui se profile. L’étrangère essuie ses larmes et se durcit. Elle regarde E. avec intensité et d’une voix rauque et encore tremblante elle lui jette dans un cri:

—Ne pars pas avec cet homme. Ne va jamais dans ce pays où tu crois que tu vas réaliser certains rêves, où tu crois que tu pourras vivre et être libre, où tu crois qu’une femme est respectée et peut se tenir à côté d’un homme et avancer dans l’égalité et le respect mutuels. Moi, j’en viens. Moi, je suis en train de le fuir. Je me cache car j’ai peur d’être poursuivie. J’ai peur qu’un de mes frères ne soit monté sur ce bateau et ne me ramène de force ou ne me tue, jetant mon corps dans cette mer. Cela serait facile. Qui le saurait? Qui le punirait d’ailleurs, puisque la société approuve ces crimes et même les encourage.

Elle jette le bout de sa cigarette dans la mer, le regardant tristement qui disparaît happé par les flots. Présage? Miroir? Reflets? Echo d’une âme à la recherche d’une autre âme, à la recherche d’une communication, d’une compréhension, d’une envolée au-dessus des murs, des cloisons et des voiles. Elle allume une autre cigarette avec rage. Ses yeux sont perdus à l’horizon, son front plissé, son cou tendu. Sa bouche a un rictus amer et ses mains tremblent. Elle se tourne de nouveau vers E., semblant hésiter à lui dire quelque chose. Elle la fixe pendant longtemps. Puis elle parle d’un trait, comme pressée de se libérer d’un poids qu’elle porte depuis son entrée sur le bateau.

—Sais-tu ce qu’on leur fait aux femmes là-bas, à l’âge de la puberté, ou même avant, ou encore avant leur mariage si par mégarde, elles avaient réussi à échapper à la surveillance des vieilles? Connais-tu la souffrance dans la chair même, la brûlure, la déchirure, l’arrachement de cet organe délicat et sensible logé entre les deux jambes, L’excision, l’ablation du nerf appelé clitoris, ce bouton du désir et les petites lèvres et les grandes Lèvres elles aussi coupées, mutilées, excisées, et la plaie qui saigne et qui saigne et qui saigne à n’en plus finir, et les jours et les semaines d’immobilité dans le noir, les jambes attachées par des cordes, le corps secoué de spasmes, et le sentiment de honte et de honte terrible, et les cris des femmes, et la douleur lancinante et qui n’en finit plus, quand tu sais que ton corps ne sera plus jamais le même, quand tu sens qu’on t’a enlevé quelque chose qui te donnait la possibilité de vibrer, de palpiter, quand tu as peur de mourir de tout ce sang qui s’échappe de ton corps, quand tu sais qu’on a transgressé ton corps, qu’on t’a déjà violée, qu’on t’a enlevé une partie de vie, et qu’à la place on t’a cousue, ficelée, fermée pour que tu ne puisses plus jamais respirer, t’ouvrir à la vie, à la tendresse, à la rosée des matins du désert. Et que les femmes crient, crient, crient, heureuses de se venger de ce dont la vie les a privées, elles aussi, heureuses de voir que le sang continue, que la souffrance ne s’est pas arrêtée à leur propre corps et que le cercle infernal se perpétue, et tourne et tourne et tourne... Que fais-tu toi? Pourquoi ne brises-tu pas le cercle comme je le fais moi ? Pourquoi ne te révoltes-tu pas avant qu’il ne soit trop tard, avant que toi aussi tu ne deviennes une excisée? tu as vécu la guerre. Tu as vu l’horreur du sang versé dans les rues, sur la terre, à l’extérieur de toi, mais si tu devais vivre ce sang et cette honte et ces horreurs que tu m’as décrites, ces corps mutilés, ces sexes arrachés, ces cadavres violés, si tu devais vivre tout cela à l’intérieur de toi, dans ta chair même, alors que ferais-tu?

E. a l’impression d’avoir affaire à une folle. Elle ne comprend pas bien la portée des paroles de l’étrangère. La sexualité a toujours été un sujet tabou à la maison et les descriptions de la jeune femme lui donnent un mal de cœur qu’elle n’arrive pas vraiment à définir. Elle pressent une soulevée amère vers des régions inconnues de violence plus cruelle que ce qu’elle a déjà connu. Sa sensibilité a été exacerbée et des sentiments contradictoires sont tendus à fleur de peau par les descriptions de l’étrangère. Elle est crispée et ne sait que dire. Le regard de l’étrangère a pris une teinte sinistre. Son visage est pâle comme la mort. Tous ses mouvements semblent concentrés sur la cigarette qui brûle de son point rouge de cendres soulevées de pourpre et de violet. Son corps a un tremblement nerveux, spasmodique qu’elle n’arrive pas à contrôler. Elle regarde dans toutes les directions avec frayeur. On dirait un petit oiseau pris dans un grand filet. Ses grands yeux noirs et tristes la fixent de nouveau pendant très long temps de cet air égaré et ravagé d’un être qui ne sait plus où aller, vers qui se tourner. Puis elle disparaît derrière une barque de sauvetage comme un enfant qu’on vient de frapper pour quelque chose d’injuste, de monstrueux, de dévastateur, et qui ne veut pas montrer ses larmes, qui ne veut pas se laisser aller à son chagrin devant un spectateur ou devant son miroir.